De
son vivant, l'oeuvre de Billie Holiday interessait moins que la mythologie
sulfureuse de son existence perturbée.
Le cliché du génie autodestructeur alimentait la presse
et ses interviews, on s'interessait davantage à son enfance
misérable, son passé de prostituée, sa toxicomanie,
ses séjours en prison et aux dernières accusations portées
contre elle, sur son lit de mort, par le service des narcotiques.
Ce n'est qu'en 1986, vingt-sept ans aprés sa mort, qu'elle
reçut une reconnaissance "officielle" et fut gratifiée
d'une étoile à son nom dans l'Allée de la Gloire
à Hollywood.
Elle devint ainsi la seule vocaliste de Jazz considérée
comme une grande musicienne selon les critéres appliqués
par exemple à Louis Armstrong, Miles Davis ou Sonny Rollins.
Loin
d'être fiable, l'autobiographie " Lady Sings the Blues"
écrite par William Dufty avec la collaboration de Billie ne
permet pas de retracer clairement son enfance.
Quelques faits peuvent néammoins être retenus: aprés
la naissance de Billie, Clarence Holiday son pére, musicien
chez Fletcher Henderson, quitta la famille et peu de temps aprés,
c'est la mére de Billie qui s'en va à New York en la
confiant à des parents éloignés qui ne l'aimaient
guére et dont elle n'a gardé que de lugubres souvenirs,
en particulier de mauvais traitements.
Devenue
adolescente, Billie rejoint sa mére à New York ou elle
se laisse vite entraîner dans la prostitution et subit sa premiére
incarcération.
A sa sortie de prison, elle est engagée au pourboire dans les
clubs de Harlem, ou elle présente un exercice de danse consciencieusement
répété qui n'interesse pas grand monde, et c'est
presque par hasard qu'un pianiste lui demande un soir si elle sait
chanter : Billie chanta Trav'lin All Alone et Body and Soul
et émut l'assistance à tel point que, du jour au
lendemain, sa réputation fut faite; elle avait quinze ans.

Découverte
en 1933 par John Hammond, elle signe un contrat avec Joe Glaser, l'agent
de Louis Armstrong, et elle réalise en 1936 une série
d'enregistrements avec Teddy Wilson destinés au marché
naissant du juke-box.
* Voir la biographie de Teddy Wilson
Ces disques qui sont devenus des classiques de la musique populaire,
sont un exemple inégalé de l'art de personnaliser une
interprétation.
Les
conversations improvisées avec le ténor de Lester Young
sont de superbes échantillons de jazz de petite formation.
Billie Holiday s'efforçait de façonner son style comme
le faisaient les instrumentistes qui l'inspiraient : Louis Armstrong
et Lester Young dont le jeu original avait l'art de surprendre l'auditoire
en plaçant l'accent ailleurs que là ou on l'attendait
et en appuyant les ouvertures ou les fins de phrase de la même
manière.
Toujours trés attentive aux paroles, elle n'hésitait
pas à modifier les textes pour les adapter à sa personnalité
avec ironie et réalisme, y mêlant l'originalité
de son vécu.
Voir:
Lady Day & Pres, histoire d'une amitié
voir la biographie
de Lester Young
En
1937,
Billie rejoint l'orchestre de Count Basie ou elle doit se contenter
de quelques interventions chantées à la maniére
de jimmy Rushing.
Ce rôle ne lui convenant pas et Count Basie ne supportant pas
son manque de ponctualité, l'association tourna court et rien
d'officiel ne fut enregistré.
En
1938, elle accompagne en tournée le prestigieux orchestre de
danse dirigé par Artie Shaw, avec lequel elle aura une bréve
liaison.
Cette tournée les conduisant dans le sud du pays, Billie devait
manger seule dans le bus alors que Shaw et ses musiciens, blancs,
se rendaient au restaurant.
Bien qu'elle lui fut peu profitable, cette collaboration est néammoins
un exemple de l'évolution des rapports inter-raciaux dans le
milieu musical de l'époque malgré le racisme ambiant.
En
1939, elle enregistre le poème anti-raciste de Lewis Allen
"Strange Fruit" qui dénonce les lynchages
sudistes et devient grâce à elle un "tube"
universel.
Voir
la page spéciale à propos
de Strange Fruit
Pour
une étude de tous les aspects politico-historiques de Strange
Fruit, consultez l'excellente "classroom" de PBS-JAZZ:
Billie
Holiday's Anti-lynching Song Strange Fruit
Dans
les années quarante, Billie Holiday était une star et
séduisait autant les publics jazz et non jazz.
Elle n'a jamais eu de succés assez commerciaux pour la rendre
riche mais elle avait conquis un public libéral, sensible à
ses émotions vécues, la sensibilité et la souffrance
habitant chacune de ses intonations.
Toujours
en quête d'une figure paternelle, Billie collectionne les déceptions
sentimentales et se succèdent à ses côtés
des hommes profitant de ses revenus en constante progression alors
qu'elle sombre dans la drogue.
Ses efforts pathétiques pour se réhabiliter étaient
connus de tous et elle prit l'habitude de porter de longs gants pour
dissimuler ses avant-bras abîmés.
La musique qu'elle enregistre à cette époque devient
plus commerciale mais reste sublime dans son interprétation
: Don't Explain, God Bless the Child...
Dans le milieu des années cinquante, Billie parvint à
se défaire des drogues dures et avec l'aide de Norman Granz,
elle reprend les tournées, enregistre et publie son autobiographie
" Lady Sings the Blues".
Le répit fut de courte durée, Billie sombrant maintenant
de plus en plus souvent dans une dépression intense est contrainte
à raréfier ses prestations.
En
mai 1959, quelques mois aprés la mort de Lester Young, Billie
fait sa derniére apparition publique au Phoenix Theater de
New York avant d'être hospitalisée le 31 du même
mois.
Elle
décèdera dix semaines plus tard.
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