LES FEMMES ET LE JAZZ: BILLIE HOLIDAY

Article publié sur Jazzbreak
(Dossier "les femmes et le Jazz")

"L'Histoire-celle du jazz encore plus que les autres-prend un malin plaisir à défaire les trop belles histoires dont nous aimons nous bercer..."

Cette affirmation d'Alain Gerber dans son livre "Lester Young" (1), serait-elle prémonitoire ou tout simplement d'une incroyable lucidité quand quelques lignes plus loin, parlant de la relation amoureuse que nous entretenons avec les jazzmen, "certains d'entre eux en particulier", aux côtés de Charlie Parker, Miles Davis, Chet Baker, Bix Beiderbecke, Tony Fruscella (...) et Lester Young, une seule femme est citée: Billie Holiday?

Ainsi, aimons-nous dire et démontrer qu'il n'est plus de mise aujourd'hui de considèrer les femmes autrement que les hommes.
Ne serait-ce encore une de ces belles histoires dont parle Alain Gerber?...
- Je n'en sais rien. N'empêche qu'on ne peut manquer de noter cette femme, seule, et ces hommes...
- Serait-ce le destin des femmes dans le Jazz?

Billie Holiday, en tout cas, ne s'est certainement pas posé cette question et, affamée de la vie qu'elle était, s'y est jetée corps et âme, sans jamais tenter quoi que ce soit pour y échapper, quoi qu'il lui en coûte.
"C'était une femme fatale, dans le sens ou la fatalité s'en était prise à elle dès le départ et ne l'avait jamais quittée..."(2)

Depuis l'enfance, sa vie, c'était le jazz : elle était noire, elle n'avait rien, peu importe...Il fallait vivre! La misère, les souffrances, le drame, Billie en a été marquée très tôt jusque dans sa chair.

Cette violence et ces turpitudes dont elle fut l'objet, étaient le quotidien de cette époque tumultueuse durant laquelle toute cette nègritude venue du Sud des Etats-Unis, forgeait les bases de cette musique syncopée aux échos lointains qu'on allait appeler "le Jazz".

Encore enfant, Billie s'est plongée dans ce bouillonnement, et passait ses nuits à rôder autour de ces endroits ou jusqu'à l'aube, on se saoulait de cette musique, d'alcool, d'amour, de la vie.

Très tôt, elle eût ainsi affaire aux hommes: "Love affairs", affaires tout court.
Love affairs?...Comment ne pas tomber pour cette fille qui dès 1933, était capable de tant d'émotion et savait rendre sublime ces airs les plus insignifiants remplis de "Man" et de "Love"? Des mots simples, mais qui prenaient toute leur dimension dans son chant, tant ils étaient empreints de vécu. Billie disait elle-même toute la peine qu'elle avait à en interprèter certaines, tellement elle en était bouleversée à chaque fois
(3).

Combien de musiciens, Lester Young le premier, auraient-ils pu donner le meilleur d'eux-mêmes, lors de ces séances enregistrées à la va-vite, pour "cachetonner", s'ils n'avaient trouvé en Billie une inspiratrice hors-paire.

Billie devint "Lady Day" quand Lester Young, son "Pres", la prit sous son aile en rappelant à l'ordre le "Band" de Basie, chaque fois qu'un de ces energumènes, dans le bus qui les conduisait de ville en ville lors d'interminables tournées, se laissait aller en présence de Miss Holiday.

Quand plus tard, notre Lady Day tourna avec Artie Shaw, notamment dans le Sud des Etats-Unis, elle eût à se colleter aux effets d'un racisme on ne peut plus virulent à cette époque (1938). Pensez! Une chanteuse noire dans un orchestre blanc! Shaw et ses musiciens devaient être bien témèraires ou inconscients pour commettre ce genre de sacrilège.
Ainsi Billie devait souvent prendre ses repas seule dans le bus pendant que ses compagnons allaient au restaurant.
De même, elle devait emprunter les couloirs de service et les portes dérobées pour regagner sa chambre et ne pas se faire remarquer. Pendant les concerts, elle s'efforçait certains soirs, de regarder le plafond pour éviter les regards haîneux d'une salle hostile ou les injures de certains spectateurs.

Malgré tout ce qu'a enduré Billie Holiday pendant cette pèriode, on ne peut oublier cependant que ces années restent un des premiers exemples de collaboration inter-raciale aux Etats-Unis et ce miracle, car c'en était bien un vu le racisme ambiant et omniprésent de l'époque, c'est bien au Jazz qu'on le doit.

Ces débuts douloureux étaient dans le droit fil de ce qu'a été toute l'existence de Billie Holiday: enfance malheureuse, hommes violents, chagrins d'amours, drogue, alcool, prison...("et tout le tremblement", aurait-elle dit).

Elle voulait être une star, son parcours pathètique et sulfureux ne lui ont pas permis de jouir de ce rang de son vivant. Pourtant, l'oeuvre qu'elle laisse derrière elle demeure un des plus beaux joyaux que le Jazz nous ait permis d'entendre et brille encore de mille feux aujourd'hui.

Serge COLSON


Ouvrages cités

(1) LESTER YOUNG, Alain Gerber, Fayard 2000
(2) AVEC MON MEILLEUR SOUVENIR, Françoise Sagan, Gallimard 1984
(3) LADY SINGS THE BLUES, Billie Holiday et William Dufty, Parenthèses 1984

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© Serge COLSON (2000-2003)